9 avril 2013

Placemaking : l’appropriation des lieux publics par la communauté

Source: City Repair

Durant plusieurs décennies, le monde entier s’est transformé à l’image de l’économie de marché. Le développement urbain s’est improvisé en fonction de la société de consommation. Le résultat? Des villes conçues comme des grilles de circulation automobile, des citoyens qui ne connaissent pas leurs voisins, une forte impression d'avoir perdu le contrôle sur ce qui agit sur sa propre vie.

Les déboires récents du système boursier à l'échelle mondiale ont favorisé la privatisation des instruments de notre système économique. La perte des outils collectifs de régulation de la production et de reproduction sociale laisse les communautés dans un état dévasté et engendre une pauvreté socioéconomique qui s’étend à une grande part de l'humanité.

Toutefois, il est fascinant de constater que dans le coeur des humains, il y a toujours une dose d'espoir et de créativité, une capacité qui existe en chacun de réinventer le monde, pour autant qu'on se le permette. Partout dans le monde, des projets de revitalisation de la vie collective se mettent en place, parfois par nécessité vitale, parfois par désir de faire mieux avec les ressources disponibles.

Le Placemaking

Source: City Repair
Pour contrer cette tangente, on voit apparaître des projets d’innovation sociale qui se propagent rapidement autour du globe, souvent grâce à l’utilisation des médias sociaux. On comprend que la reconstruction d’un lien social endommagé accompagne des périodes qui laissent des communautés désarticulées et que la formation d’une saine vie collective n’est pas une pratique nouvellement inventée.

Ce qu'on appelle Placemaking n'est pas un champ d'études de l'aménagement paysager ni un nouveau métier relatif à l’urbanisme. Le terme Placemaking ne peut pas vraiment se traduire en français, car il ne consiste pas en l’acte d’aménager des lieux.

Le Placemaking est une approche d’appropriation des espaces publics par la communauté qui tient compte de la planification, de la conception et de la gestion à long terme du projet commun. Ce qui est central dans cette approche n’est pas tant l’apparence des lieux, que l’appropriation des espaces pour retisser le lien social de la communauté.

L’objectif est de recréer chez les citoyens le sentiment qu’il est possible d’agir dans son espace public. Une attitude qui s’est perdue par une trop forte institutionnalisation de la gestion des lieux publics. Dans la plupart des villes, le processus administratif et la complexité réglementaire ont de quoi décourager toute personne qui voudrait installer un mobilier pour ses voisins, que ce soit dans un parc ou même sur son propre terrain!

L’idée d’agir sur son environnement et de créer un espace à son image est perçue comme étant hors de portée pour la plupart des gens.

Les origines du Placemaking

Jane Jacobs
Les idées à la base du Placemaking apparaissent dans les années 1960 avec les travaux sur le design des villes de Jane Jacobs et de William H. Whyte. La vitalité des lieux publics dans les villes en croissance a été au coeur de leurs travaux et de leurs interventions. Leurs études sur l'utilisation des lieux publics urbains ont inspiré ceux qui ont développé cette approche depuis des années.

William H. Whyte
Dès 1975, l'organisme Project for Public Spaces (PPS), fondé par William H. Whyte, soutenait les citoyens dans la mise en place de projets de revitalisation de quartiers. Au cours des années, l’organisme Project for Public Spaces (PPS), à lui seul, a soutenu la réalisation de projets de plus de 2500 communautés dans 40 pays.

Plus récemment, les travaux de l’organisme City Repair à Portland ont soutenu la mise en place de plusieurs projets de création d’espaces communs pour permettre aux citoyens d’un quartier de se rencontrer et de partager.

Avec le temps, le Placemaking est devenu en quelque sorte un mouvement qui sert de bannière au développement de multiples projets qui embrassent cette approche.

Qu’est-ce que ça fait?

Ceux qui accompagnent des communautés en utilisant l’approche du Placemaking proposent des outils pour soutenir le processus de planification, de conception et de gestion du projet. Ils aident les groupes à concrétiser leur projet en leur faisant profiter de l’expérience acquise par la mise en place d’autres projets; du soutien dans des champs variés comme la réglementation, la rénovation, la gestion, …

Pour planifier un projet, le Placemaking encourage l’observation sur le terrain pour sentir l’espace et comprendre les besoins. Ils invitent les citoyens à parler aux gens et surtout à les écouter, pour comprendre leurs désirs. Ils prennent des notes pour en arriver à définir les besoins de la communauté.

Source: Streetswiki
L’étape de la conception du projet consiste à créer une vision commune d’un espace spécifiquement choisi pour devenir un lieu de ralliement pour la communauté. Dans ce codesign citoyen, ils impliquent toutes les parties prenantes, comme les écoles, les organismes du quartier, y compris la municipalité, qui gère les règles applicables à l'aménagement des lieux publics. Dans ce processus, il ne s'agit pas d'appliquer une formule, mais plutôt de développer un projet original, basé sur les forces et les idées de chaque communauté.

Pour assurer la pérennité du projet, il est essentiel de se pencher sur les différentes étapes de la gestion des projets. Il est encouragé de réaliser des projets à petite échelle et de les faire grandir petit à petit. Parfois, le simple fait de planter des fleurs suffit à lancer le bal! Avec les années, un projet bien géré permet d’engendrer un espace public global qui soutient le bien-être des gens, tant au niveau de leur santé que de leur perception de confiance dans leur communauté.

Et qu’est-ce que ça donne concrètement?

Le Placemaking n’est pas une méthode à reproduire, mais plutôt un ensemble d’outils pour soutenir la création d’un projet à l’image des habitants de chaque quartier. Ainsi, chaque projet est différent des autres!

Source: Streetswiki
Les projets réalisés prennent souvent la forme d’un espace de rencontre dans une zone centrale d’un quartier. Un lieu où les citoyens vont pour marcher, se détendre et jouer avec leurs enfants. Par le fait de circuler à travers ce lieu, les habitants du quartier rencontrent leurs voisins au hasard des jours et finissent par les reconnaître. Dans ces espaces, on retrouve toutes sortes de choses comme des bancs pour s’arrêter, des meubles permettant de protéger des objets à partager, des étagères pour prêter des objets ou donner les surplus de légumes du potager. Il y a généralement des arbres, des fleurs et beaucoup de couleurs! On y organise des spectacles de quartier, des fêtes et même des mariages!

Ce lieu, rempli de la créativité de chacun, donne envie d’y aller, de s’y arrêter, d’y vivre! Les citoyens apprennent à connaître leurs voisins et retrouvent l’envie d’agir pour améliorer sans cesse leur environnement.

Globalement, il s'agit de créer un environnement physique dans lequel il fait bon vivre pour soi et avec les autres. Mais, dans l’intervalle des projets, ce n’est pas tant les lieux qui changent que la façon de vivre d’une communauté.

8 commentaires:

  1. Un concept indispensable pour construire une ville intelligente.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Le Placemaking doit avoir une place de choix au coeur du développement urbain car le concept de « ville intelligente » ne suffit pas en lui-même à fournir un environnement de vie qui procure le bien-être.

      Lorsqu'on lit au sujet des villes intelligentes, on remarque un engouement inquiétant pour une gestion centralisée et électronique de la ville. On parle de caméras, de capteurs intelligents, de tableaux de bord électroniques!

      Sans l’idée de la vie de quartier, du lien social avec les voisins, de la créativité, de la possibilité d’agir dans son environnement de vie, point de salut!

      Supprimer
  2. Ce commentaire a été supprimé par son auteur.

    RépondreSupprimer
  3. L'approche est intéressante et sans doute pertinente à l'échelle d'un quartier. Maintenant, je me pose plusieurs questions :
    La somme des quartiers fait-elle la ville ? Autrement dit, cette démarche peut-elle s'appliquer à l'échelle de la ville dans sa totalité et inversement, n'a-t-elle pas des effets centrifuges faisant perde-re de vue l'ensemble ? On pourrait aboutir dans ce cas à une vision d'un certain entre soi à l'échelle du quartier au détriment de la vision collective et solidaire entre des quartiers ayant des contraintes et des atouts différents.
    Qui participe ? On est souvent confrontés dans les démarches participatives au fait que seule une part minime des citoyens participent, souvent les plus éduqués, et peut se recréer ainsi une captation encore plus grande du pouvoir par une "élite". Existe-t-il des règles, des modalités qui permettent de vraiment associer "tout le monde " ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ce commentaire a été supprimé par son auteur.

      Supprimer
    2. Merci Sylvain pour ces questions fort pertinentes qui suscitent une réflexion plus approfondie.

      Il me semble que l'intérêt du Placemaking est de faire revivre l'impression de pouvoir agir dans son milieu immédiat. Je crois que des citoyens qui retrouvent le contact avec leurs voisins finissent par devenir des personnes qui veulent ensuite s'impliquer davantage dans les choix de leur collectivité à plus large échelle. Il est clair que l'implication dans son quartier n'est pas un modèle visant à gérer l'ensemble d'une grande ville. Cela peut néanmoins faire émerger un désir et une créativité à partager avec leurs concitoyens.

      Quant à la question visant la participation, c'est clair qu'il s'agit toujours d'un défi et qu'il y a toujours des gens qui ne voudront pas participer à des activités de quartier. Les outils proposés par le Placemaking visent néanmoins à consulter abondamment afin de développer un projet inclusif à l'image des gens du quartier.

      Mais cela ne fait que relancer ces questions qui mériteraient de pousser la discussion plus loin! Merci.

      Supprimer
  4. Ce commentaire a été supprimé par son auteur.

    RépondreSupprimer
  5. Bonjour,
    Je travaille actuellement sur un projet de Placemaking à Détroit et je suis tombé sur votre blog. Très intéressant merci!
    J'aimerais juste vous dire que PPS n'a pas été fondé par William H. Whyte. L'organisation a été fortement inspirée par ces travaux et a fondé PPS. Le fondateur et le président est Fred Kent. Bonne journée !

    RépondreSupprimer